L’amour est universel. Tout le monde le recherche, tout le monde le ressent et tout le monde mérite d’en faire l’expérience au quotidien. L’amour n’est pas un concept étranger pour les personnes handicapées, mais les stéréotypes sur les handicaps peuvent parfois poser problème.
Cette année, nous avons décidé de faire les choses différemment. Plutôt que de vous parler d’une histoire d’amour épique, nous voulons vous présenter l’univers des rencontres amoureuses lorsqu’on utilise un fauteuil roulant. Pour ce faire, Chris Collin, notre bon ami et directeur des ventes pour le nord de la Nouvelle-Angleterre, se joint à nous pour une conversation amusante et intéressante au cours de laquelle nous nous efforcerons de briser les stéréotypes et idées reçues sur les rendez-vous galants avec un utilisateur de fauteuil roulant.
Chris est paraplégique T5 et s’est blessé en 2008, alors qu’il n’avait que 22 ans. Son monde a changé du jour au lendemain. Bien que les rencontres amoureuses n’aient pas été sa priorité au début, il a fini par se lancer.
Entrevue :
Motion Composites: Merci encore de te joindre à nous pour cette conversation, Chris! Tout d’abord, on aimerait en savoir plus sur les expériences de rencontres en général. Comment te sentais-tu quand tu as commencé à faire des rencontres en fauteuil roulant? Avais-tu des craintes ou des inquiétudes?
Chris Collin: Je m’aperçois que cela fait un bon moment. Je pense que m’être blessé à 22 ans a influencé ma perception des relations amoureuses par rapport à une personne passerait par là plus tard dans sa vie, par exemple dans la trentaine ou la quarantaine. Au début, je me consacrais à mon rétablissement, mais j’ai fini par vouloir faire des rencontres. Pour moi, ça se traduisait par beaucoup de temps passé dans les bars. Honnêtement, ça me facilitait probablement les choses : le « courage liquide » a le don de rendre tout le monde un peu plus audacieux (rires).
J’avais peu d’appréhensions, mais je pense que ma plus grande peur était que les gens considèrent mon fauteuil comme un problème.
MC: Comment votre approche a-t-elle évolué au fil du temps?
CC: Je me vois différemment, aujourd’hui. Avant, je me voyais toujours comme une personne handicapée, mais ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui. Avec le temps, j’ai réalisé que beaucoup de gens ne me voient pas vraiment comme « la personne en fauteuil roulant ». Bien sûr, ils le remarquent au début, mais il est arrivé que des membres de ma famille et des amis oublient que je suis en fauteuil. Et je leur dis : « Comment pouvez-vous l’oublier? Il est là! » Mais je suppose que pour bien des gens, ça passe au second plan. Ce changement de perspective a modifié ma façon de me voir et, d’une certaine manière, a également influencé ma vie sentimentale.
MC: Avez-vous l’impression que votre handicap a influencé votre façon de voir l’amour et les relations? Si oui, comment?
CC: Non, je ne pense pas que ça ait un effet sur qui je suis. L’impact porte plutôt sur le choix d’activités et la façon dont les choses sont faites, comme se rendre aux rendez-vous et se déplacer dans la communauté. C’est là que je ressens l’effet de mon handicap. Par contre, je suis toujours la même personne. J’ai toujours les mêmes émotions, la même personnalité, ça n’a pas changé. Bien sûr, j’ai mûri avec le temps, ce qui est une bonne chose (rires), mais au fond, je suis toujours moi-même.

Chris en voyage à Montréal
MC: Parlons du premier rendez-vous. Comme utilisateur de fauteuil roulant, quelles sont les choses que tu t’assures de vérifier? Comment choisis-tu le restaurant où te rendre ou l’activité à faire? As-tu des recommandations pour les utilisateurs de fauteuils roulants et les personnes sans limitation qui souhaitent sortir avec une personne en fauteuil roulant?
CC: Bien sûr. Optez pour des lieux où vous êtes déjà allés et des choses que vous avez déjà faites. Ils vous sont familiers, ça facilite les choses. Quand j’essaie de trouver un nouvel endroit, Google Maps est mon meilleur ami.
Souvent, en entrant une adresse ou un lieu, on obtient une vue de la rue et même des photos que les gens ont publiées. On peut se faire une idée assez précise de l’accessibilité simplement en regardant ces photos. Si j’ai besoin de plus d’information, j’appelle directement l’établissement pour m’assurer qu’il est possible d’y entrer ou de bénéficier d’aménagements. Google Maps est mon outil de prédilection.
MC: Quel est le stéréotype ou le préjugé que tu aimerais voir démystifier à propos des rencontres avec des utilisateurs de fauteuil roulant?
CC: D’après moi, la principale idée fausse est que les gens supposent qu’il y a beaucoup de restrictions quant à ce que je peux faire et où je peux aller. Bien sûr, ça peut varier d’une personne à une autre. Je suis quelqu’un de très actif et j’ai appris à me débrouiller d’une façon qu’on ne soupçonnerait pas. J’estime qu’il y a toujours une solution. S’il y a des escaliers, il y a toujours un moyen de les éviter, que je me débrouille seul ou que je me fasse aider. Je crois que beaucoup de gens ont une barrière mentale et se demandent : « Qu’est-ce qu’il peut faire? » ou « Qu’est-ce qu’on peut faire ensemble? » Mais à chacun de mes rendez-vous, on m’a dit : « Wow! Je n’aurais jamais cru que tu serais capable de faire ça! » C’est un simple préjugé – un état d’esprit qui limite les possibilités avant même d’essayer. Il y a toujours une façon originale d’aborder une situation. C’est essentiel qu’on s’en rende compte.
Chris with a friend on Quill Hill (Maine).
MC: Parlons des rencontres en ligne! As-tu déjà utilisé des applications de rencontres?
CC: Oui, probablement trop (rires). Et elles commencent toutes à se ressembler au bout d’un certain temps : ennuyeuses et répétitives.
MC: Comme utilisateur de fauteuil roulant, quelle a été ton expérience?
CC: Quand j’ai commencé à utiliser les applications de rencontres, j’ai simplement choisi des photos où je me trouvais bien et je les ai publiées. Avec le temps, j’ai réalisé que je devais être plus stratégique. Je me suis assuré que ma première photo montrait clairement mon fauteuil roulant, histoire qu’il n’y ait pas de confusion – pas question qu’on m’accepte avec une photo de mon visage, pour qu’ensuite on me rejette aussitôt qu’on s’aperçoit que j’utilise un fauteuil roulant. Ces rejets étaient terribles, j’ai donc décidé de prendre les devants à ce sujet.
Au début, je me disais : « Je suis qui je suis, mon fauteuil ne me définit pas. » Même si c’est vrai, j’ai dû commencer à adopter le point de vue des autres. Certaines personnes ne pourront pas passer par-dessus le fait que j’utilise un fauteuil roulant, et c’est correct. De toute façon, je ne voudrais pas commencer une relation avec quelqu’un qui a cette perception; ce n’est pas le genre de personne que je veux dans ma vie. J’ai donc changé d’approche.
J’ai veillé à ce que ma première photo me montre dans mon fauteuil, et le reste de mon profil mettait l’accent sur les choses que j’aime, comme faire du sport, sortir avec des amis, sortir au restaurant ou au bar. Je voulais qu’il soit clair que mon fauteuil ne me limite pas. Tout ça nous ramène à ce préjugé courant : « Qu’est-ce qu’on pourrait faire pendant un rendez-vous? » Afficher d’emblée mon mode de vie actif contribue à sortir de cette façon de voir les choses. En tant qu’utilisateur de fauteuil roulant, je trouve important de faire des efforts supplémentaires pour changer la perception des gens avant même de les rencontrer. Je ne parle pas de changer votre personnalité, simplement de vous assurer que votre profil vous représente pleinement, de sorte que les bonnes personnes puissent vous choisir pour les bonnes raisons. C’est une question de psychologie.
MC: Selon toi, les applications de rencontres sont-elles inclusives pour les utilisateurs handicapés? Pourquoi?
CC: Oui, je pense qu’elles peuvent l’être. Il ne faut pas oublier que les applications de rencontres sont avant tout un outil visuel. La première chose que les gens voient, ce sont vos photos; si elles ne sont pas intéressantes ou accrocheuses, vous obtiendrez probablement peu d’associations. Ça vaut pour tout le monde, pas seulement pour les personnes handicapées.
Si vos photos ne sont pas attrayantes, les gens sont plus susceptibles de vous rejeter : c’est ça, le fonctionnement de ces applications. La clé, c’est de trouver un moyen de se démarquer et de rendre son profil plus attrayant. Il existe un grand nombre de blogues, de vidéos et de conseils sur la manière de rendre un profil de rencontre efficace et, honnêtement, j’encourage les gens à y jeter un coup d’œil. Je n’ai pas un talent inné pour ces choses. J’ai donc dû faire quelques recherches pour comprendre pourquoi certaines personnes obtiennent de meilleurs résultats que d’autres. Ça se résume à une question de psychologie, à la façon dont les gens traitent les images et prennent des décisions en une fraction de seconde. Une bonne astuce consiste à réfléchir à ce qui attire votre propre attention quand vous parcourez des profils, puis à utiliser la même stratégie pour le vôtre. Si une chose attire votre attention, il y a de fortes chances qu’elle attire celle de quelqu’un d’autre aussi.

MC: As-tu été confronté à des préjugés sur les applications de rencontres?
CC: Oui, évidemment. J’ai vite compris que mon fauteuil roulant pouvait poser problème à certaines personnes. Ce n’était pas de ma faute, ça reposait sur leurs propres idées fausses. Quand j’ai commencé à utiliser les applications de rencontres, j’ai surtout publié des photos en buste, qui ne montraient pas tellement mon fauteuil. Puis quand je rencontrais les gens en personne, j’ai remarqué que certaines personnes étaient prises au dépourvu. Peut-être qu’elles n’ont vu qu’une seule photo de mon fauteuil et n’y ont pas vraiment prêté attention. J’ai vite compris qu’il valait mieux anticiper la situation. Bien des gens ne connaissent aucun utilisateur de fauteuil roulant, et quand ils en connaissent un, cette personne est probablement différente de moi de toute façon.
Une grande partie de la lutte contre ces préjugés repose sur la conversation. Si vous n’êtes pas à l’aise de parler de votre handicap, ça peut rendre la situation difficile. Naturellement, les gens se posent des questions lorsqu’ils voient un fauteuil roulant, mais ils peuvent hésiter à les poser par crainte de vous offenser. Si vous faites preuve de franchise et indiquez clairement que vous n’avez pas de problème à en parler, ça aide beaucoup. Si vous parvenez à aborder le sujet de façon détendue et à faire savoir à l’autre personne qu’elle peut poser toutes ses questions, les choses ont tendance à se dérouler plus facilement.
MC: T’est-il arrivé que quelqu’un te pose des questions indiscrètes ou inappropriées sur ton handicap? Comment as-tu réagi?
CC: Ça arrive tout le temps. Assez rapidement, quand j’ai commencé à utiliser des applications de rencontres, j’ai remarqué que la conversation passait presque immédiatement à des questions sur la fonction sexuelle. Au début, j’étais déconcerté. Je me disais : « Wow! Pourquoi demander ça si rapidement? ». Mais c’est arrivé si souvent que j’ai commencé à m’en amuser, à faire des bêtises et à inventer des répliques différentes juste pour déconcerter les gens. Au bout d’un moment, c’est devenu comique. Je me suis aperçu que j’étais à l’aise d’en parler, que ça ne me dérangeait pas d’être honnête.
Cela dit, la façon dont la personne pose la question fait une énorme différence. Une question impolie ou trop directe me rebute immédiatement. En revanche, si la personne est vraiment curieuse et respectueuse, la conversation ne me dérange pas. Le choix du moment est important, lui aussi : parfois, les gens ne disent même pas bonjour avant de poser ce genre de question. Il m’est arrivé que la première chose que je dise soit : « Wow… Payez-moi au moins un café d’abord. » (rires).
MC: Quels conseils donnerais-tu aux utilisateurs et utilisatrices de fauteuils roulants qui hésitent à faire des rencontres en ligne?
CC:
Faites preuve d’ouverture. C’est probablement le meilleur conseil que je pourrais donner. Au début, je n’étais pas très enthousiaste à l’idée d’essayer les rencontres en ligne, mais c’est devenu la seule option envisageable quand j’ai réalisé qu’autrement, je ne rencontrerais pas le genre de personnes que je souhaitais. Ça ne fonctionnait pas, dans les endroits où j’allais; et j’étais trop occupé pour trouver quelqu’un de façon traditionnelle. J’ai donc essayé les rencontres en ligne, puis je me suis senti frustré et j’ai pris mes distances, avant de revenir et d’essayer à nouveau. Ça fait partie du processus.
Si vous n’avez pas encore essayé, gardez l’esprit ouvert et tentez votre chance. Ne laissez pas quelques mauvaises expériences vous décourager. Si ça ne fonctionne pas du premier coup, prenez un peu de recul et revenez plus tard. Avec le temps, vous comprendrez des choses, c’est un apprentissage. Vous vous connaîtrez mieux et comprendrez mieux le fonctionnement de l’application. Ne baissez pas les bras. Ça peut prendre un certain temps, mais au bout d’un moment, ça fonctionnera mieux pour vous. C’est la principale leçon que j’en ai tirée.
Je peux personnellement affirmer que ça fonctionne! J’ai rencontré ma partenaire sur une application de rencontre. Au début, on a parlé pendant quelques jours avant que la conversation ne s’essouffle. Au bout d’une semaine, j’ai décidé de lui envoyer un simple message pour lui faire savoir que j’étais toujours intéressé et que je voulais poursuivre la conversation, avec l’intention de la rencontrer en personne. Habituellement, je ne fais pas ça, mais quelque chose me poussait à dire franchement ce que je ressentais et ce que je voulais. Si je ne l’avais pas fait, nous ne serions pas ensemble aujourd’hui.
Il faut parfois se mettre sur la sellette et donner une seconde chance aux gens. Je ne parlerai pas pour elle, mais je peux dire que lorsqu’on s’est finalement rencontrés en personne, l’énergie entre nous était incroyable. Ça ne se serait jamais produit simplement par texto. Si jamais vous avez l’impression que les applications vous laissent tomber, rappelez-vous qu’il existe des personnes au cœur aussi tendre que le vôtre, et que vous finirez bien par les trouver.
Nous tenons à remercier Chris d’avoir pris le temps de nous rencontrer et nous donner toutes ces informations qui, nous l’espérons, apporteront un peu de lumière sur ce que sont les rencontres amoureuses d’une personne en fauteuil roulant au 21e siècle.
Si vous êtes toujours à la recherche de l’âme sœur, ne vous découragez pas. Les rencontres en ligne peuvent être intimidantes, mais porter leurs fruits! Chris lui-même vit une relation amoureuse heureuse qui a débuté par un simple coup de pouce vers la droite!